« 19 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 272-273], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11090, page consultée le 05 mai 2026.
Aux Metz, samedi matin [19 septembre 1835], 8 h. 10 m.
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour, je t’aime de toute mon âme. J’ai bien pensé
à
toi cette nuit. Le grand vent et la pluie qu’il a fait m’ont tenuea éveillée une grande partie de la nuit
parce qu’à chaque instantb
la maison craquait comme si on avait voulu s’introduire dedans. Je te laisse à penser
si j’ai eu peur et si mon oreille était aux aguets. Enfin, la voilà passée cette
terrible nuit. Si je voulais, il ne tiendrait qu’à moi de faire la fameuse, car à présent, je n’ai plus peur du tout. Je ne
comprends même plus ma peur de cette nuit. Mais je veux être sincère avec vous. Je
vous ai promis l’histoire de toutes les minutes de ma vie loin de vous. Je tiens
parole et pour compléter ma narration, je vous dirai que je vous ai aimé comme si
vous
aviez été là et que je vous aime comme si vous deviez arriver dans une minute.
Cependant, je sais qu’il n’en est rien, car ce mauvais temps-là vous retient dans
votre antre, mon GROS LION. Mais je vous aime autant de près
que de loin, je vous adore encore plus à mon aise parce que je n’ai pas peur de mon
amour et que j’ai peur quelquefois de votre MAJESTÉ.
A moins que le ciel ne se
fonde en eau, j’irai à notre gros arbre qui est bien stérile
pour moi cette année. Il ne m’a pas encore rapporté la plus petite lettre1, et c’est bien ingrat à lui, car je lui donne la préférence
sur les autres beaucoup plus jeunes et plus charmants que lui. Mais l’ingratitude,
c’est le fond des hommes et des arbres.
1 Lors de leur séjour aux Metz, Juliette et Victor déposaient leurs lettres dans le tronc creux d’un châtaignier. Ils pouvaient ainsi les échanger sans intermédiaire.
a « tenus ».
b « chaques instants ».
« 19 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 274-275], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11090, page consultée le 05 mai 2026.
Aux Metz, samedi soir [19 septembre 1835], 8 h.
Vous avez fait bien des façons avec moi ce soir, mon cher petit Toto, et vous nous
avez privés tous les deux du bonheur d’être ensemble un quart d’heure de plus, c’est
cruel.
Je suis revenue toute triste et toute pensive. Je pensais que je ne vous
avais pas reconduit aussi loin que je l’aurais voulua, et je regrettais en même temps de vous avoir maltraité tantôt,
quoique je fusse tout à fait dans mon droit.
Je t’aime, mon Victor. Je t’aime
bien plus que du cœur et de la bouche, je t’aime avec l’âme d’à présent, et celle
de
l’avenir, je t’aime sur la terre et dans le ciel. Aussi je suis jalouse de toi et
de
ton intelligence, je suis jalouse de ton corps et de ton
esprit, je suis jalouse de tout. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre mais
ce
que je sais, c’est que je m’explique parfaitement mes joies et mes angoisses, ma
sécurité et mon inquiétude, ma jalousie et mon amour.
Mon bien-aimé, je vais
écrire les lettres que tu sais, ensuite je lirai à moins que je ne me sente trop
abattue par le mal de tête et par la paresse qui me prend au corps en ce moment. Je
ne
sais pas si MmeLedon est arrivée mais ce que je sais, c’est
que le corb de chasse, les coups de
fusils et autres attrape-nigaudsc n’ont pas cesséd de me charivariser depuis ce soir.
Bonsoir, mon adoré, dormez
bien, ne criez pas et aimez-moi. Je vous baise partout sans exception…
a « voulue ».
b « corps ».
c « attrapent nigauds ».
d « n’ont pas cessés ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
